Les petites entreprises de Terre-Neuve-et-Labrador exercent leurs activités dans l’un des environnements d’affaires les plus coûteux au pays. Les propriétaires d’entreprise disent être pris en étau : le coût des intrants ne cesse d’augmenter, tandis que la baisse de la demande et la pénurie de main-d’œuvre qualifiée compliquent la croissance des revenus nécessaires pour absorber ces hausses. Résultat : des marges serrées et très peu de jeu pour manœuvrer.
Ces pressions sont de nature structurelle plutôt que passagère. Selon le Baromètre des affairesMD de la FCEI, les coûts d’assurance ainsi que les coûts fiscaux et réglementaires constituent les principales pressions exercées sur les coûts des intrants dans la province, chacun étant cité par plus de deux tiers (69 %) des propriétaires d’entreprise. Les charges salariales se classent au deuxième rang, à 62 %, tandis que les coûts énergétiques accentuent la pression, l’électricité et le carburant étant chacun cités par 55 % des entreprises. En ce qui concerne la croissance, 40 % des propriétaires d’entreprise se heurtent à une demande insuffisante, alors que 39 % doivent composer avec une pénurie de main-d’œuvre qualifiée (figure 1)
Figure 1 : Les pressions structurelles sur les coûts continuent de peser lourdement sur les persepectives des petities entreprises de Terre-Neuve-et-Labrador
Source : FCEI, sondage Les perspectives de votre entreprise, de août 2025 à juillet 2026, n=71.
Questions : (Gauche) Parmi les coûts d’intrants suivants, lesquels posent actuellement des problèmes à votre entreprise? (Sélectionner toutes les réponses pertinentes); (Droite) Quels facteurs entravent votre capacité à augmenter les ventes ou la production? (Sélectionner toutes les réponses pertinentes)
Remarque : Les résultats sont calculés sous forme de moyennes mobiles sur 12 mois.
Dans ce contexte, la perspective d’une éventuelle entente avec le Québec sur la production hydroélectrique laisse entrevoir de nouvelles sources de revenus pour la province. Cette perspective soulève une question bien concrète : si ces sommes se concrétisent, où devraient-elles être investies? La FCEI a directement interrogé des propriétaires d’entreprise de Terre-Neuve-et-Labrador, et leurs réponses sont révélatrices.
Lorsque la FCEI a demandé à ses membres ce que le gouvernement provincial devrait faire des revenus tirés d’une éventuelle entente hydroélectrique, les propriétaires ont fait ressortir trois grandes priorités : offrir un répit face aux coûts, investir dans les services et renforcer les finances de la province. L’investissement dans les soins de santé arrive en tête, pour environ deux tiers des répondants (63 %), suivi de près par l’élimination permanente de la taxe de vente au détail de 15 % sur les assurances (62 %)
(figure 2).
L’allègement des coûts s’impose comme le thème dominant. Quatre des six mesures les plus souvent choisies permettraient de réduire directement les coûts des entreprises, notamment l’abolition de la taxe sur les assurances (62 %), la réduction de l’impôt des petites entreprises (52 %), la baisse des coûts d’électricité (47 %) et la réduction des taxes sur la masse salariale (39 %). Les mesures que les propriétaires d’entreprise priorisent répondent directement aux principales pressions relevées dans les figures ci-dessus : les assurances, les impôts et l’électricité.
Figure 2 : Nouveau revenus issus de l'hydroéléctricité : Les propriétaires de PME de Terre-Neuve-et-Labrador privilégient l’allègement des coûts, tout en appuyant la réduction de la dette
Source : FCEI, Sondage terrain spécial, du 22 octobre 2025 au 28 mai 2026, résultats finaux, n = 305.
Question : Comment le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador devrait-il utiliser les revenus provenant d’une éventuelle entente avec le Québec sur la production d’hydroélectricité? (Sélectionner toutes les réponses pertinentes)
Plus important encore, leur souhait de voir leur fardeau s’alléger demeure compatible avec une gestion budgétaire prudente. Le remboursement de la dette de la province a recueilli plus de quatre réponses sur dix (43 %), devançant les investissements dans les infrastructures (37 %) et la réduction de l’impôt des particuliers (35 %), et arrivant largement en tête des options à plus long terme, comme les investissements dans le Fonds de l’avenir (14 %). En d’autres termes, les propriétaires ne demandent pas au gouvernement de simplement dépenser l’argent. Ils veulent à la fois un allègement du fardeau et une prise de responsabilités.
Le fait que les soins de santé soient considérés comme la priorité absolue pour l’affectation des revenus potentiels de l’hydroélectricité montre que, pour les propriétaires de petites entreprises, la santé fait partie intégrante de l’économie et contribue directement à la façonner. Ce constat montre à quel point le système de santé influe directement sur la capacité des propriétaires à assurer leurs activités, à se développer et à maintenir leurs équipes en poste.
Les longs délais d’attente, l’accès limité aux soins de première ligne et les problèmes de santé non pris en charge se traduisent, pour les entreprises locales, par un manque de main-d’œuvre, une baisse de productivité et une pression supplémentaire sur les employés qui doivent pallier ce manque de personnel. Dans une province déjà aux prises avec une pénurie de main-d’œuvre, les difficultés du réseau de la santé compliquent davantage le recrutement et la rétention des travailleurs essentiels au fonctionnement des entreprises.
Les petites entreprises en souffrent particulièrement. À la différence des grandes entreprises, elles ont souvent moins de jeu pour composer avec des absences prolongées ou répartir autrement la charge de travail lorsque leurs employés ne peuvent obtenir des soins immédiats. C’est pourquoi les propriétaires d’entreprise ont placé les soins de santé devant les allègements fiscaux : un régime fiscal concurrentiel ne signifie pas grand-chose si la main-d’œuvre qui le soutient n’est pas suffisamment en santé pour se présenter au travail.
Le message s’inscrit dans la même tendance que le reste du sondage. Pour les petites entreprises de Terre-Neuve-et-Labrador, investir les revenus de l’hydroélectricité dans les soins de santé, c’est investir dans l’économie : les deux vont de pair.
Les propriétaires ont raison de vouloir protéger les finances de la province, et le budget 2026-2027 en témoigne. La province prévoit un déficit de 688,5 millions de dollars en 2026-2027, tandis que la dette nette devrait atteindre 20,8 milliards de dollars à la fin de l’exercice, soit environ 43,5 % du PIB. Les déficits annuels devraient par ailleurs perdurer jusqu’en 2030-2031¹. En bref, les dépenses ne peuvent être engagées sans discernement, ce qui explique que la réduction de la dette soit érigée au rang de priorité.
Le maintien de cette trajectoire repose sur la capacité de la province à atteindre les cibles qu’elle s’est fixées. Un récent rapport de la FCEI sur l’exactitude des prévisions budgétaires dans les provinces de l’Atlantique a révélé que Terre-Neuve-et-Labrador suit de près ses dépenses : celles-ci ont dépassé les montants budgétés de 1,4 % en moyenne dans les comptes publics de 2021 à 2025, et le plus important écart enregistré par la province (5,1 %) était attribuable à une sous-utilisation des fonds2. Le principal point faible demeure toutefois les revenus. Comme le pétrole et le gaz représentent une part volatile des revenus de la province, il peut être difficile d’établir des prévisions de revenus fiables. Les redevances pétrolières sont passées de 32 % des revenus en 2012 à environ 15 % au cours des dernières années. Pour compliquer davantage les choses, la province a reçu moins de transferts fédéraux que prévu dans 12 de ses 15 derniers budgets. En somme, la province fait preuve de rigueur dans ses dépenses, mais sous-estime régulièrement l’écart entre les revenus qu’elle prévoit percevoir et ceux qu’elle perçoit réellement.
Ce bilan est important pour déterminer comment les revenus d’hydroélectricité devraient être comptabilisés, puisque ceux-ci seraient précisément le type de revenus incertains et volatils que la province a eu du mal à prévoir. Le même rapport de la FCEI exhorte les provinces à respecter leurs prévisions, à consacrer les revenus imprévus au remboursement de la dette et à s’engager à suivre une trajectoire mesurable vers la stabilité financière. Cette recommandation privilégie une approche de l’allègement fiscal fondée sur des bases solides et abordables, plutôt que sur des revenus incertains². Elle concorde également avec les conclusions plus générales des recherches de la FCEI menées dans les provinces de l’Atlantique, qui révèlent un grand soutien des petites entreprises envers l’équilibre budgétaire et le remboursement de la dette.
Cela dit, le budget montre qu’il est possible d’apporter un soutien ciblé dans un cadre budgétaire serré. Le taux d’imposition des petites entreprises sera réduit progressivement : il passera à 2 % à compter du 1er janvier 2026, puis à 1,5 % en 2027 et à 1 % en 2028. Selon les prévisions de la province, cette mesure profitera à plus de 6 000 petites entreprises¹. Elle répond directement à l’une des principales demandes des propriétaires d’entreprise : plus de la moitié d’entre eux (52 %) ont indiqué qu’une réduction du taux d’imposition des petites entreprises constituait une priorité. D’abord et avant tout, il s’agit d’une réduction structurelle et prévue qui ne repose pas sur des revenus exceptionnels, mais sur un allègement mesuré qui demeure viable, même lorsque les prévisions ne se concrétisent pas.
Le plan de relance de la province, la grande réinitialisation, présenté en 2021, tirait déjà la même conclusion concernant les revenus exceptionnels : les revenus pétroliers des années précédentes avaient été dépensés plutôt que mis de côté, alors qu’ils auraient pu servir à rembourser la dette ou à contribuer au Fonds de l’avenir4. Dans l’ensemble, il y a deux leçons à en tirer : consacrer une partie de tout revenu exceptionnel à la poursuite d’une réduction du déficit, dans le respect des prévisions, et utiliser le reste pour financer une nouvelle série de mesures d’allègement ciblées (p. ex., éliminer la taxe sur les assurances, réduire les coûts d’électricité, réduire les taxes sur la masse salariale).
Les propriétaires de petites entreprises de Terre-Neuve-et-Labrador envoient un message clair et sans équivoque. Les pressions sur les coûts figurent parmi leurs principales préoccupations, et la hausse des coûts complique de plus en plus l’embauche, les investissements et le maintien de leurs activités. En ce qui concerne les éventuels revenus tirés de l’hydroélectricité, ils souhaitent que le gouvernement les utilise d’abord pour réduire les coûts d’exploitation. Ils souhaitent également qu’une part importante de ces revenus soit consacrée au remboursement de la dette provinciale plutôt que d’être entièrement dépensée. Ce n’est pas contradictoire, c’est une question d’équilibre. Les propriétaires de petites entreprises comprennent que les mesures de soutien à court terme doivent s’inscrire dans une stratégie de viabilité financière à long terme. Une rentrée de fonds consacrée entièrement à de nouveaux programmes offre peu de marge de manœuvre si l’endettement continue d’augmenter et que les budgets se resserrent de nouveau.
Le budget 2026-2027 avait déjà réussi à concilier ces deux impératifs. Il prévoyait une réduction graduelle de l’impôt des petites entreprises tout en poursuivant la réduction du déficit, offrant ainsi un allègement fiscal sans renoncer à la rigueur budgétaire. Les propriétaires de petites entreprises demandent au gouvernement de continuer à avancer sur ces deux fronts : investir les nouveaux revenus dans le renforcement du secteur privé et maintenir les finances provinciales sur une trajectoire durable.
Pour transformer ces revenus potentiels en un allègement durable, la FCEI recommande au gouvernement provincial de :
En consacrant ces fonds à l’allègement des coûts qui pèsent sur les plus petites entreprises, tout en préservant sa situation financière, Terre-Neuve-et-Labrador peut faire en sorte que la reprise économique profite autant aux entreprises locales qu’aux finances provinciales.