Le fardeau administratif des médecins est un fléau
Dr Jean-Joseph Condé et Alchad Alegbeh
Les ministères de la Santé partout au Canada font face à une tempête parfaite : une pénurie chronique de professionnels de la santé, une population vieillissante aux besoins plus complexes et des établissements qui fonctionnent déjà au maximum de leur capacité, voire au delà. Les Canadiens ressentent ces pressions chaque jour. Ils attendent plus longtemps pour obtenir un rendez vous, peinent à trouver un médecin de famille et sont témoins des pressions que leurs médecins subissent à cause du système.
Selon un nouveau rapport de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) et de l’Association médicale canadienne (AMC), les médecins du Canada consacrent en moyenne neuf heures par semaine aux tâches administratives, ce qui représente un total de 42,7 millions d’heures par année à l’échelle du pays. Près de la moitié de ce temps, soit environ 19,8 millions d’heures, est consacrée à des tâches considérées inutiles. Éliminer ces tâches administratives inutiles pourrait libérer une capacité équivalente à 9 000 médecins à temps plein à l’échelle nationale.
Les tâches administratives qui ne nécessitent pas l’expertise clinique d’un médecin, comme celles liées aux assurances, aux formulaires gouvernementaux, aux pharmacies et aux systèmes de dossiers médicaux électroniques, ont des répercussions sur la disponibilité, l’énergie et la concentration des médecins déjà surchargés. Cette pression se traduit par des consultations trop rapides, des suivis reportés et une diminution du temps réservé aux échanges de qualité avec les patients au sujet de leur santé.
Le fardeau émotionnel est aussi considérable. La paperasse détourne les médecins des soins médicaux et alimente la fatigue et l’épuisement professionnel. Pas moins de 93 % des médecins affirment que le travail administratif nuit à leur conciliation travail-vie personnelle. De plus, 95 % estiment que la paperasse inutile nuit à l’épanouissement professionnel et 90 % jugent que les documents cliniques à remplir contribuent à l’épuisement professionnel. Toutes les interactions avec les patients doivent être documentées, mais la manière dont les médecins doivent les consigner, parfois à répétition, contribue à l’épuisement professionnel. Les exigences documentaires (comme les formulaires d’assurance complexes ou les certificats médicaux) des organisations externes augmentent aussi la pression. Plus de la moitié des médecins disent qu’ils ont l’intention de réduire leurs heures de travail dans les deux prochaines années, et un sur quatre envisage de quitter la médecine ou de prendre une retraite anticipée.
Ce sont des chiffres alarmants pour un système déjà surchargé.
Les gains potentiels associés à la réduction du fardeau administratif inutile sont donc importants. Éliminer les tâches administratives inutiles permettrait à chaque médecin de récupérer environ 199 heures par année, soit l’équivalent de plus d’un mois complet de temps de travail. Si la paperasse était réduite, les médecins affirment qu’ils utiliseraient ce temps pour améliorer leur équilibre travail vie personnelle, consacrer plus de temps à leurs patients existants et prendre en charge de nouveaux patients dans la mesure du possible.
Or, la réduction de la paperasse n’aide pas seulement les médecins. Comme tous les Canadiens, les propriétaires de PME comptent sur un accès rapide aux soins de santé, que ce soit pour eux ou pour leurs employés. Selon les données de la FCEI, 67 % d’entre eux considèrent l’amélioration de l’accès aux soins comme une priorité absolue. Quand les soins sont retardés, leur capacité à gérer leur entreprise l’est aussi. Un système de santé plus efficace profite donc à tout le monde : aux patients, aux professionnels de la santé et aux entreprises qui comptent sur une main d’œuvre en bonne santé.
Lorsqu’on demande aux médecins comment réduire ce fardeau administratif, la plupart suggèrent d’éliminer certaines tâches et d’améliorer le partage électronique des dossiers des patients. Ils recommandent notamment de simplifier les processus des assureurs, de déléguer certaines tâches et de prévoir du temps administratif protégé et rémunéré dans leur contrat.
Certaines provinces montrent déjà l’exemple. La Nouvelle Écosse, leader nationale dans le domaine, a éliminé des dizaines d’exigences administratives dépassées ou redondantes et lancé d’autres initiatives pour simplifier la paperasse. Avec l’appui de l’AMC, Doctors Manitoba travaille à éliminer les demandes inutiles de certificats médicaux et à créer des formulaires standardisés pour les documents destinés à des tiers. Après avoir quantifié le fardeau administratif, le Collège des médecins de famille de l’Ontario a vu le gouvernement provincial introduire des transcripteurs par IA pour libérer du temps médical.
Les technologies font désormais partie de la solution. Bien que l’adoption de l’IA en soit à ses débuts, les médecins pensent qu’il s’agit d’un moyen prometteur pour réduire leur fardeau administratif. En effet, 45 % des médecins estiment que l’intégration de l’IA — par exemple, les transcripteurs par IA, agents et outils alimentés par l’IA — constitue une priorité à explorer. Aujourd’hui, 28 % utilisent déjà un transcripteur par IA, tandis que 42 % s’y intéressent, signe d’un potentiel encore inexploité.
Les solutions d’IA sont particulièrement adaptées aux tâches administratives les plus chronophages mentionnées par les médecins, comme les documents et formulaires à remplir et la communication entre les différents milieux de soins. En automatisant les processus répétitifs et manuels, l’IA peut réduire la saisie redondante de données, améliorer la cohérence des dossiers et atténuer la fatigue mentale causée par la paperasse excessive. Le fardeau administratif est devenu un véritable fléau, mais des solutions existent. Réduire la paperasse est l’un des moyens les plus rapides et les plus simples de protéger le bien être des médecins et d’améliorer la qualité des soins au Canada. Le pays ne peut pas se permettre de perdre davantage de médecins victimes d’épuisement professionnel en raison d’un fardeau administratif évitable. Libérer une capacité équivalente à 9 000 médecins à temps plein est tout à fait à notre portée. Les gouvernements doivent s’attaquer au fléau de la paperasserie et faire de l’efficacité une prescription permanente pour un avenir plus sain.
Dr Jean-Joseph Condé, porte-parole de l’Association médicale canadienne
Alchad Alegbeh, analyste de la recherche à la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante