Entrepreneuriat féminin : bloquer l’accès à la déduction pour petites entreprises est une politique publique sexiste et injuste
Lettre ouverte publiée dans Les Affaires, le 3 juin 2026.
Ces dernières années, l’entrepreneuriat féminin a connu un essor réel. Au premier trimestre de 2026, les entreprises détenues majoritairement par des femmes représentaient 20,6 % des entreprises du secteur privé au Canada , en hausse par rapport à 16,8 % en 2020. Au Québec, cette proportion atteignait 22,8 % à la fin de 2025, contre 18,3 % trois ans plus tôt.
Ces progrès sont encourageants, mais ils demeurent insuffisants.
Rappelons que ce développement s’inscrit dans une trajectoire historique marquée par des obstacles majeurs. Les femmes ont dû attendre les années 60 pour obtenir les droits fondamentaux — droit de vote, capacité juridique, accès à l’autonomie financière — nécessaires à la pleine participation à la vie économique.
Entreprendre, pour beaucoup de femmes, ne relève pas d’une quête d’enrichissement, mais d’un désir d’accomplissement. Selon un sondage de la FCEI réalisé en 2023, les motivations principales incluent la volonté d’être sa propre patronne (76 %), d’utiliser de la meilleure manière ses compétences et son savoir-faire (56 %), de construire une entreprise dont elles peuvent être fières et laisser comme héritage (53 %) ou encore de poursuivre une passion (42 %).
C’est dans cet esprit que les propos de la première ministre, Christine Fréchette, lors de son discours d’ouverture nous ont touchées, quand elle a affirmé : « les femmes ont leur place en politique et dans tous les secteurs de notre société. Leur voix doit être entendue dans les plus hautes sphères du pouvoir. En tant que première ministre du Québec, j'ai un message que j'adresse à toutes les Québécoises : plus que jamais, tout est possible. »
Votre message nous remplit d’espoir, nous inspire et nous incite à rédiger cette lettre ouverte aujourd’hui pour dénoncer une politique fiscale unique au pays qui défavorise les femmes entrepreneures et leur ajoute une entrave majeure.
Le Québec est la seule province canadienne à limiter l’accès à la déduction pour petites entreprises (DPE) pour ses plus petites entreprises des secteurs des services et de la construction. Pour y avoir accès, elles doivent atteindre un seuil de 5 500 heures rémunérées, l’équivalent de trois employés à temps plein. Cette règle exclut de nombreuses petites entreprises d’un levier fiscal essentiel en raison de leur petite taille. Cette injustice fiscale affecte les femmes entrepreneures.
Les entreprises détenues par des femmes sont plus souvent de petite taille. Selon Statistique Canada, 62,8 % d’entre elles sont des microentreprises (1 à 4 employés), comparativement à 57,3 % chez les hommes. Ces entreprises disposent de moins de ressources et sont plus sensibles aux contraintes fiscales.
Les femmes entrepreneures sont principalement concentrées dans les secteurs des services, directement visés par cette restriction. Au Canada, 87 % des PME détenues majoritairement par des femmes évoluent dans ce secteur. À l’inverse, les hommes sont proportionnellement plus présents dans les secteurs primaires et manufacturier, qui ne sont pas soumis à cette limitation. Au Québec, cela se traduit concrètement par une pression fiscale plus élevée pour de nombreuses entreprises dirigées par des femmes.
Les entreprises détenues majoritairement par des hommes présentent, sur une période de seize ans, des taux de survie plus élevés que celles détenues majoritairement par des femmes. Ce constat devrait encourager la mise en place de politiques favorisant la résilience des entreprises féminines, plutôt que de leur imposer des obstacles supplémentaires.
Récemment, la première ministre a annoncé une bonne nouvelle pour les PME : le gouvernement du Québec a réduit leur taux d’imposition, comme en Ontario, le faisant passer de 3,2 % à 2,2 %. Enfin, on s’occupe d’abord de nos PME au lieu de tenter de séduire les grandes entreprises étrangères avec des subventions.
Le problème, c’est que cette décision positive a aggravé la situation des petites entreprises. En maintenant l’exclusion liée au seuil de 5 500 heures, le gouvernement du Québec a creusé l’écart fiscal de 259 % à 423 % !
L’entrepreneuriat féminin représente un levier économique essentiel. Encore minoritaires, les femmes entrepreneures contribuent pourtant à la création d’emplois, à l’innovation et à la vitalité des communautés.
Madame la première ministre, votre message est clair : « plus que jamais, tout est possible ».
Madame la première ministre, nous avons besoin de vous pour faire tomber dès maintenant cette contrainte particulièrement nuisible pour les femmes, et libérer pleinement le potentiel de l’entrepreneuriat féminin pour bâtir l’avenir économique du Québec.
Signataires
Illona Sevré, analyste des politiques à la FCEI
Eve-Marie Marchand, présidente du Regroupement des SDC du Québec
Tasha Morizio, présidente de l’Association des SDC de Montréal
Kathleen Mc Martin, comptable
Pascale Simard propriétaire de Drolet Simard inc
Mélissa Jolicoeur propriétaire de Peinture Jolicoeur inc